Ma touffe de cheveux rose tombait dans mon ½il droit, mais je ne prenais plus la peine de bouger pour l'en enlever car un courant d'air froid vicieux et sans pitié serait venu se glisser dans mon blouson.
Mon ½il gauche lui, était gêné par ces gros flocons qui nous tombaient du ciel, tels des soldats en parachute, lourds, mais déterminés à s'écraser sur le sol et sur les gens.
- « Hey, mec, va tomber sur quelqu'un d'autre, j'ai froid moi! »
C'est dingue, ce que l'on peut dire à voix haute sans s'en rendre compte. Une vieille femme me regarda, l'air stupéfaite, limite outrée. Elle était petite, grasse, maquillée à outrance et portait un horrible collier de perles, dissimulé à moitié sous son grand manteau rouge vif. Elle trimballait un petit chihuahua couvert d'un manteau rose, ah! pauvre bête. Il ressemblait à un malabar mal mâché, fraîchement craché. Il se léchait les babines en trottinant comme un con, dansant sur la neige devant sa grosse maîtresse.
- « On peut pas s'permettre de regarder les gens comme ça quand son chien a une tête de bite! Tel maître, tel chien, comme on dit. » Ses yeux sortirent de leurs orbites, et sa mâchoire s'ouvra tellement qu'elle en toucha presque le sol, à mon impression. Elle tourna la tête et m'ignora, comme une diva. Mais un chewing-gum, même à quatre pattes, ne suffit pas pour être une star. J'aurais aimé le lui dire, mais j'avais mal aux lèvres.
Pas la peine, elle ne m'aurait pas écoutée de toute façon.
J'arrêtai soudain de gratter ( j'arrivais à insulter tout en jouant, quel don ! ) et contemplai cette buée qui sortait de ma bouche, au rythme de ma respiration, je respirai un grand coup et sentis l'air froid, agressif, me glacer les poumons. Je toussai violemment et lâchai ma guitare.
- « Je vais crever d'froid!pensai-je. J'vais crever d'froid là, comme un tas d'merde, comme...comme un rien. J'veux pas mourir , nan! »
Sentiment de panique au fond de mon être, tout au fond de mes entrailles, qui voulait animer mon corps, qui bouillonnait dans mon ventre : mais ce corps était gelé, tellement que même mon c½ur semblait se figer, parfois : dur comme la pierre mais pourtant fragile.
Je me laissai tomber en arrière, me callant contre ce vieux mur crasseux : je n'avais pas le courage de me pencher pour reprendre ma guitare mais surveillai tout de même qu'un blaireau n'essaye pas de m'la piquer ou de marcher dessus. Un frisson me parcourut la colonne vertébrale, le froid m'assassinait à petit feu. Je plongeai une main dans une poche de mon perfecto et tirai une clope de mon paquet de cigarettes, qui se cachait bien au chaud, puis dans une poche de mon vieux jean, je pris mon zippo.
Ah, je sentais la fumée rentrer en moi, me réchauffant, heureusement que le poison était là pour me sauver la vie...
Un homme, d'environ la trentaine, se baissa pour poser une pièce dans ma casquette, mais ne m'offrit pas un regard, il se releva aussitôt et reprit sa route, comme s'il avait honte du geste qu'il venait de faire.
- « Merci! » dis-je en essayant, en vain, de sourire.
Avec le froid, et l'habitude de faire face à une telle ignorance, il était difficile de donner ne serait-ce qu'une esquisse du plus minime des sourires qui soit.
- « JOYEUX NOEL! » crie-je ironiquement à la foule qui défilait devant moi.
Calant mon tube de mort industrialisée entre mes lèvres, je pris d'une main la petite poignée de pièces qui m'attendait dans ma casquette et la fourrai dans ma poche, posai mon couvre chef miteux sur ma petite tête de miséreuse et tendis ensuite un bras courageux vers ma guitare pour la poser à mes côtés.
J'avais la flemme de jouer, ras le bol, de gratter pour trois fois rien. Mais qu'espérer un jour de fêtes? Les gens dépensent pour eux, leur famille...mais en y réfléchissant, c'est aussi tout ce qu'ils faisaient le reste de l'année.
- « Rh j'en ai marre! »
Un môme, qui marchait, entraîné par le pas pressé de sa maman qui lui tenait fermement la main, me fixa, l'air hébété : vraie gueule de con. Il devait être de la famille du chihuahua, celui là! Il avait la tronche type du chieur qui pousse les mères à aller voir un psy. Ma propre mère aurait du voir un psy, ça lui aurait peut-être évité de nous faire tant d'horreurs, à mon frère jumeau et à moi. En voyant ce petit garçon, je repensais à lui, et à tout ce qui s'était passé, j'essayais de rassembler des petits morceaux de souvenirs, pour avoir la scène complète, mais je n'y parvenais pas : j'avais oublié. Malgré le fait que je portais des mitaines, on voyait encore su sang séché sur mes mains, que je n'avais pas réussi à nettoyer. Qu'est-ce que ce sang faisait sur mes mains? C'était la question à dix mille euros...


